Période de guerre : un blog exemplaire d'une jeune internaute belge de 84 ans qui a appris l'utilisation d'Internet dans le cyber-espace de Handiplus.
Suzanne est une usagère du cyberespace de l'ASBL (association) Handiplus à
Bruxelles et une senior active. A 84 ans, elle est venue s'initier à
l'informatique et à l'internet durant plusieurs semaines au cyberespace (ouvert
depuis octobre 2004) puis a créé son blog.
Période de guerre, témoignage fort de la vie difficile d'une jeune femme au début de la seconde guerre mondiale en Belgique. Traces d'un vécu que nous n'avons
pas connu, l'Internet tisse des liens avec la mémoire et avec l'histoire et donc entre les personnes. L'exemple des écrits de Suzanne posés sur le Web est
d'une grande valeur pour nous internautes du XXIe siècle, et montre que les EPN ont une utilité locale, de quartier, de sauvegarde de notre mémoire individuelle et collective. A visiter!
Tout au long des semaines qui viennent, nous vous ferons parvenir "Le Journal" de celle qui écrit sous le pseudonyme de Joconde, car la toile célèbre
de Léonard de Vinci fut la première chose qu'elle vit depuis la "fenêtre" ouverte de son ordinateur. Bonne lecture. (à suivre...)
J'ai 19 ans en 1940 - 1ère partie et 2ème parties
J’ai 19 ans le 10 mai 1940 quand les Allemands violent le territoire de la
Belgique en bombardant. Après 7 jours de guerre, les Allemands avancent
toujours, ils sont près de Bruxelles déjà.
Mon père ancien combattant de 14-18 prend rapidement une décision :
ils veut partir pour rejoindre l’Angleterre car il ne désire pas être enrôlé
par les Allemands qui avaient déjà envoyé des convocations aux hommes
jusqu’à 40 ans.
17 mai : mon père fait sa valise, prend la bicyclette de sa sœur
et part. Nous avons le cœur serré. Après 1 heure il est de retour : les
ponts ont sauté ou sont minés. Je lui suggère de passer par Alsemberg,
d’obliquer sur la droite et de trouver un pont sur le canal. Cette journée a
été très bruyante : les sirènes annonçant les avions, le grondement
sourd du canon, les avions, les ponts qui sautent , les mitrailleurs des avions
…
Samedi 18 mai, veille de la
Pentecôte, c’est drôle de
se réveiller sans papa. Il n’y a plus de pain nulle part. Tous les magasins
sont fermés. Quelle tristesse ! Il n’y a plus de lait également. On achète
du lait en poudre à 9 frs la boîte avec laquelle on fait 2 litre et demi de
lait. Comble : le gaz est coupé.
22 mai : l’heure allemande est instaurée ( l’heure d’été
actuelle). Je décide que ma montre bracelet gardera toujours l’heure belge.
L’I.N.R. ( rtbf actuelle) ne diffuse plus de nouvelles. Il y a de nouveau du
pain. Les commerçants sont de meilleure humeur…
23 mai il y a du lait pour la première fois depuis
5 jours.
24 mai Nous sommes en ville, Maman lève le bras pour m’indiquer une
rue juste au moment où un boche
passe en moto. Il porte sa main à son képi
Les gens regardent Maman dun mauvais œil. Son geste a été pris pour un
salut hitlérien.
Mercredi 23 mai.. Tante Rosa, professeur de coupe et couture retourne à
l’école. Il y a des passerelles sur le canal actuellement. Le tram va jusqu’à
la place Liedts et alors il y a encore 1 heure à pieds pour arriver à l’école.
J’espère qu’elle trouvera un chemin plus court.
Ma sœur retourne
également à l’école dans notre quartier. Il pleut, quel triste temps !
Les
légumes arrivent de nouveau. J’ai
fait le marché toute seule. Les asperges sont à 4 et 5 frs la botte. J’ai
mangé des pommes de terre avec du chou-fleur et une omelette soufflée.
Vendredi 24 mai 1940. Nous allons Maman et moi nous rendre pour la deuxième
fois à la Bedford qui m’employait avant la guerre. La firme étant anglaise
est retournée en Grande Bretagne mais plusieurs personnes restent pour la
liquidation des appointements dus.
Tout à l’heure
en passant devant le palais royal avec le tram, j’ai presque pleuré de voir
ce sale drapeau belge qui se démenait
comme un diable au faîte du palais.
De nombreux
camions passent chaussée de Louvain.
Je me demande où
est papa et ce qu’il fait.
Samedi 25 mai. Maman et moi sommes allées jusqu’au canal. Il y avait
énormément d’Allemands. C’est vraiment désolant ces ponts sautés :
sur un côté les tiges de fer du béton subsistent seules après l’explosion.
Du côté de la ville de gros blocs de pierre sont descellés et tiennent encore
par un prodige d’équilibre. Sur les deux rives, les vitres ont volé en éclats.
Les tuiles des toits s’accumulent dans les corniches
laissant à nu les charpentes en bois du toit. Et malgré cela, les
cafetiers servent encore leurs clients. Les bateaux du canal ont aussi subi des
dommages. J’ai vu un bateau dont le
mât et la cabine de pilotage seuls émergeaient de l’eau, d’autres dont le
gouvernail est seul visible au ras de l’eau.
Maman m’avait
assuré que plus un seul drapeau belge ne pouvait se déployer en public.
J’ai pu lui prouver le contraire. Sur le mât d’un des bateaux naufragés
s’étalait encore un petit fanion aux couleurs nationales.
Dans la ville, les
Allemands ne cessent d’apposer des affiches : les débits de boissons
doivent être fermés de 22 h. à 4
h. du matin. Les réfugiés doivent rejoindre leur domicile par leurs propres
moyens. Les habitants doivent se servir de l’eau des robinets de la rue afin
d’éviter les abus. Le mark vaut 10 frs belges.
Les timbres de
ravitaillement restent en vigueur. Les enfants
reprennent les cours mardi à 8 h05. Les habitants doivent rester calmes
et travailler comme avant.
Le gaz sera probablement rétabli demain.
Les camions automobiles, les remorques 1939-1940 sont réquisitionnés
par l’autorité allemande.
Les camions allemands sont gris-verts comme les uniformes des soldats.
Certains chefs ont des costumes noirs, les gades sont marqués par des sardines
blanches.
Matin et soirs deux avions, toujours les mêmes, passent au-dessus des
maisons, je les ai surnommés : la libellule et le rapace ( noms encore
trop beaux pour eux)…
Il fait bon, le soleil
brille, les nuits sont claires, malheureusement pour nous : nous sommes
tenus éveillés par les pétarades et les mitrailles des avions, les uns contre
les autres ; cette nuit une bombe est tombée à Boitsfort.
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